Au hasard des pérégrinations sur internet et twitterland , j'ai eu un échange avec Joan Dossetto qui présente son projet de service aux associations, le finançant par des sms publicitaires reçus par les adhérents ou sympathisants, disponible sur slideshare .
J'avais déjà dans une note exprimé ma perplexité sur les hordes de démarcheurs que l'on voit dans les rues des grandes villes, jeunes, sympas et avec un blouson coloré, proposant systématiquement d'affilier et d'abonner des passants pour les rattacher à leur cause.
Une visite du site de la société faisant cela montrait l'efficacité du système en terme de retour financier pour les ong y recourant. Pour ma part je reste perplexe, mais bon, si ça renforce le secteur, pourquoi pas. Perso, je me vois mal adhérer à une cause parce que l'on m'aura fait l'article place Maginot.
Que penser d'un service porté par une startup offrant aux associations de recourir à la publicité par sms de leurs bénévoles ? J'ai exprimé une première réaction épidermique à Joan Dossetto, sur l'inadaptation de ce service à la clientèle associative. J'ai déjà contribué à des débats sur des offres de services web aux associations, sur techcrunch.fr ou pressse-citron, avec un débat intéressant à chaque fois.
Déjà, à quelles associations ce service pourrait s'adresser. J'ai dépiauté quelques rapports, dont celui de la cpca sur l'économie sociale des associations et les travaux de deloitte / Matisse sur les facteurs de fragilité des finances associatives, de l'addes, etc.
Reprenons l'enquête CPCA
Philippe Kaminski s’appuie sur les travaux de Viviane Tchernonog (supra) qui estime que le budget annuel consolidé de l'ensemble des associations françaises sans salarié serait de l'ordre de 6 milliards d'euros, financé à hauteur de 41 % par des recettes d'activité, 25 % par les cotisations des membres, 23% par des subventions publiques et 11 % par des dons privés.
En termes de contribution au PIB, les ISBL se répartissent en quatre grandes familles, très inégales :
- 73,5 % pour les grandes fonctions publiques non marchandes que sont la santé, l'action sociale, l'éducation et la recherche ;
- 11,5 % pour des activités collectives impliquant une adhésion explicite des membres (culture, sports, loisirs, etc.) ;
- 10,5 % pour des activités économiques, ou centrées sur le monde du travail ;
- 4,5 % pour les activités militantes, humanitaires ou de défense d'une cause.
En raisonnant récursivement, on pourrait penser que ce sont donc les 4,5 % d'associations de défense des causes qui sont les plus intéressées par ce service, puisque ce sont elles qui reposent le plus sur le bénévolat et qui ont le moins de ressources.
Comparons avec l'Europe. A l'image d'Hugues Sibille, je trouve que la France aurait beaucoup à apprendre des modalités de fonctionnement et d'organisation outre manche ou outre atlantique ou outre frontières. Reprenons les données CPCA :
Sans prendre en compte la valorisation monétaire du travail du bénévole, l’étude des modèles économiques des organisations de la société civile dans 34 pays montre qu’en moyenne :
- Plus de 53% des ressources des organisations de la société civile proviennent des recettes d’activités propres (recettes commerciales liées à la vente de bien et prestations de services, cotisations des membres et revenus financiers)
- 34% des ressources proviennent du financement public et majoritairement de l’Etat
- seules 12% des ressources proviennent des dons privés : générosité du public, mécénat et donations des entreprises, apports des fondations.
Si l’on prend en compte la valorisation monétaire du travail bénévole en l’incluant dans la catégorie « dons privés », on obtient alors la répartition suivante :
- La prise en compte de la valorisation du travail bénévole fait passer la part des dons privés de 12% à 31%, ce qui démontre que les ressources bénévoles sont près de 2 fois plus importantes que les contributions monétaires apportées par la générosité du public, les entreprises et les fondations ;
- les dons privés apparaissent alors comme la deuxième ressource, derrière les recettes d’activités, pour les organisations de la société civile ;
- le financement public ne correspond plus qu’au quart des ressources totales.
On peut aussi se référer à l'enquête CNRS – MATISSE DELOITTE sur les facteurs de fragilité des associations qui présente la structure des ressources des associations employeurs
- Cotisations 9 %
- Dons, mécénat et subventions privées 7 %
- Recettes d’activités publiques et privées 41 %
- Subventions publiques 38 %
- Revenus des placements 1 %
- Autres ressources 4 %
A partir de là, on voit quand même que la recette issue des cotisations représente une part mineure du financement associatif, mais on parle des associations employeuses, qui représentent moins d'une association sur 2 .
On pourrait donc penser que pour les associations les plus demandeuses, qui reposent sur le bénévolat et l'engagement pour une cause, on est donc le plus dans la cible d'un service comme celui proposé par olozim, même si elles ne représentent que 1/20° Des associations ayant une activité économique rentrant dans le cadre statistique présenté au dessus.
Au vu du nombre d'associations que cela représente, il reste toutefois encore une marge confortable d'associations à qui proposer ce service.
Mais on est dans le coeur de ce qui motive l'engagement associatif. Un militant, un sympathisant n'est pas uniquement quelqu'un qui apporte des fonds, mais quelqu'un qui coconstruit le projet, s'implique en participant, est bénéficiaire de l'action. Quelle association proposerait en plus à des personnes qui la font tourner quotidiennement d'en plus pour leur demander de fournir leur numéro de portable à un tiers extérieur pour recevoir des publicités ? ET quelles publicités d'ailleurs ? Si on prend en compte les annonceurs intéressés par cette population, cela va être des annonceurs soit du privé commercial et donc concurrent des structures, soit des prestataires potentiels pour les associations qui ont déjà des partenariats privilégiés (assurance, banque ...).
Ensuite, je me pose des questions sur l'efficacité de la démarche.
Globalement, en lisant la présentation , on voit que 100 000 adhérents ramèneraient 500 000 euros. Cela me semble surréaliste. Quelle association a 100 000 adhérents actuellement ? si on prend un nombre moyen d'adhérent à 50, ce qui me semble déjà pas mal, cela suppose donc 2000 associations qui signent un partenariat, fournissent un RIB, mettent en place un virement, etc, ceci pour un retour de 250 euros. Mettre en place 2000 partenariats , même de manière automatisée, suppose un certain contrôle : vérifier la boutique, le compte bancaire, etc, prend du temps. Appliquons cette démarche à une association à laquelle je participe, l'amap du crapaud sonneur. Pour mettre en place le service au sein de l'association, il faudrait : que l'on aie fait une réunion du comité le proposant (30 mn de discussion à 15 environ), que l'on fasse circuler l'information via la liste de diffusion, que l'on organise le débat interne (j'en frémis d'avance tiens), que l'on organise la collecte du téléphone portable, que l'on fasse signer l'additif avec l'opt-in.opt-out correspondant aux règles de la CNIL, vérifier les versements et la viabilité du partenariat. L'association ayant 150 adhérents environ, cela nous rapporterait 750 euros. Ben bof. La moitié de cette somme est déjà passée, si l'on tient compte du bénévolat (temps passé par les bénévoles valorisé au prix du marché )et des coûts internes (copies, lettre d'info ...), dans le débat et la mise en place de ce "service". Et là on ne tient compte que de données quantitatives, et non de la prise en compte de question d'image de l'association vendant son âme aux marchands du temple.
Car pour moi, sans aller plus loin, je pense qu'il y a un vrai débat à avoir dans le monde associatif pour lever ces freins sur la gestion de la ressource bénévole. Or une petite association aura plus tendance à concentrer l'engagement de ces bénévoles, ce qui ne va pas l'encourager à "vendre" sa ressource, car le débat lancé au sein de la structure, les résistances face à cette démarche commerciale sera à mon avis largement trop rebutant au regard de la somme gagnée. Une association à plus intérêt à recruter de nouveaux membres que recevoir des fonds. Or pour recruter, il faut pouvoir investir les gens et avoir une image attractive.
A contrario une grande association n'aura pas franchement intérêt non plus à recourir à ce service à mon avis. Pourquoi ? Pour justifier l'adhésion, fidéliser l'adhérent, etc, elle entretient un lien privilégié avec son adhérent, notamment par des moyens de communication (journal interne, site, mail ...) et cela se révèle autrement plus stratégique et rentable : une annonce passée dans le journal interne de greenpeace (je les cite en exemple, je ne suis pas adhérent et je ne reçois rien), cela change l'échelle de financement.
Ensuite, se posent les problèmes des gardes fous et dérives. Quelle garanties pour l'utilisateur ? Quelle garantie que quand on signe pour une pétition en laissant ses coordonnées (pendant longtemps il y avait cette pratique dans le métro à paris : on vous met une pétition sous le nez contre n'importe quelle cause ex conflit en Afrique , sympa, on signe, on accepte de mettre son adresse et on se retrouve ensuite entouré de militants qui réclament des sous avec grande insistance). Quelle garantie que si on laisse son portable au loto du village on va pas se retrouver assailli de pub ? Le contrat avec olozim ne sera t il valable que pour les adhérents ayant expressément indiqué leur souhait ?
Pour finir, je souhaite bonne chance à olozim, car tout ce qui amène plus de fonds dans les associations est bon à prendre. Mais je crains que comme beaucoup de services web qui décident de se lancer sur le secteur des associations au vu de leurs nombres ou de leurs causes, je pense que l'on ne peut considérer les associations comme un marché comme les autres et donc que l'on va vite arriver à des remises en cause. D'ailleurs qui peut citer des services internet marchands pour les associations qui ne soient pas adossés à des acteurs intéressés ?
Au départ, il y aura forcément un certain nombre d'associations qui vont se lancer, mais le point d'équilibre me semble inatteignable. Si on prend les données issues des appels à la générosité, 10-20 % des fonds servent à organiser la collecte. Appliquons ce ratio à ce mécanisme . Gérer 2000 contrats pour ramener 100000 euros ne peuvent financer qu'un quart de poste avec le coût technique. Pour moi ça n'est pas rentable . Où alors, l'intermédiaire prend largement plus que 10 à 20 % et dans ce cas je ne m'explique pas la présentation sur le retour de 100 % des dons aux bénéficiaires. C'est donc que les annonceurs financent forfaitairement le service. A choisir côté association, j'irais directement taper l'annonceur alors plutôt que de garder un tiers, pour essayer de développer un partenariat plus approfondi et plus rentable.
Les commentaires récents